Décembre, “mis du”, le mois noir en breton : il est à peine 19h et déjà la nuit gagne le vallon. Dehors la pluie bat les carreaux et le vent souffle sa colère. Un grand feu dans la cheminée, chacun vaque à ses occupations, l’un perdu dans son roman, l’autre déchiffrant une carte IGN, les derniers tapant le carton en une furieuse partie de tarot.
Posée au bord de l’âtre, une grande écuelle remplie d’une pate lisse et fluide : nos invités ont programmé une soirée crêpes. La pate, savant mélange de farine de froment et de sarrasin s’est enrichie de quelques oeufs de la basse cour, d’une bolée de sucre blanc et d’une cuillèrée de miel, le tout allongé à parts égales d’eau et de lait, et pour l’instant, profitant de la chaleur du foyer, la pate laisse s’opérer cette fermentation naturelle, garante d’un lissé parfait sur le billig . 
Le billig, plaque de fonte réservée traditionnellement à la cuisson des crêpes, galettes et autres kouigns, est dans le gîte un modèle électrique de marque Krampouz. Equipé d’un thermostat et d’un étaleur breveté , il met les bonnes crêpes à la portée de tous, ce qui ne vous empêchera pas, juste pour le fun, de vous essayer à l’utilisation du rozell et du spanell, les deux instruments traditionnels du crépier.
Déjà l’andouille, l’oeuf, le jambon et la fondue de tomates s’apprêtent à garnir les belles dorées, et le cidre doux fait jouer ses chapelets de bulles dans les bolées de porcelaine. Mais avant de passer à table, une petite leçon d’histoire empruntée au très documenté site de Jean Michel Pancrace “Yann Ar Dall.com” :
Bien que les historiens et chercheurs aient démontré l’usage alimentaire des céréales et graminées en Bretagne quelques 7000 ans avant JC, c’est au retour des croisades, que le blé noir ou blé rouge dit bucail, riche en amidon mais ô combien modeste, sera introduit en France et appelé sarrasin.
Sa plantation se développe avec le déboisement, et les habitants du Centre Bretagne (l’Argoat) pratiquant la polyculture de subsistance à base de seigle, d’avoine et du sarrasin, prennent l’habitude de le substituer au froment pour leur consommation quotidienne.
En 1490, la duchesse Anne réalise son “Tour de Bretagne” (Tro Breizh) pour mieux connaître et aider ses sujets.
Elle est contrainte avec sa suite, de s’abriter de l’orage chez un pauvre bûcheron Pierre Le Faout. dans la région de Gourin, au coeur de la forêt de Convaux. La fille de celui-ci Anne, prépare le repas et ajoute différents ingrédients à la pâte de farine de blé noir.
Elle crée ainsi les premières crêpes; qui bientôt seront célèbres.
L’un des pages, Pierre de Kerdévot, sous le charme, demandera un an plus tard à sa duchesse (devenue Reine de France par son mariage en 1491 avec CharlesVIII), la permission d’épouser la jeune fille rencontrée dans la cabane.
Anne la pauvre devint comtesse de Kergalen.
Le fils né de cette union Yves de Kerdévot, introduisit l’usage de la crêpe à la cour du Roi François Ier, réputé grand épicurien et fabuleux mécène et Gorin (devenue depuis Gourin) prit ainsi son titre de “ville”.
Depuis cette histoire véridique, il y a 519 ans, la crêpe bretonne a gagné ses lettres de noblesse, et depuis le Traité d’Union avec la France (1532) s’est découvert une nation de fins connaisseurs.
Bien belle histoire, et si d’aventure vous nous faisiez un jour l’honneur de séjourner au Repaire des Pêcheurs, peut être vous laisseriez vous tenter par la “krampouz dour mod Gorin”, la “crêpe à l’eau” de Haute Cornoauille, celle que servait jadis ma grand mère Joséphine Hervé les jours de marché dans sa crêperie-alimentation de la place de l’église.
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