Ville d’Ys : à la recherche de la cité engloutie

Il y a bien longtemps en Bretagne se dressait, au fond d’une baie, une riche cité dénommée Ys ou Ker Ys. Une solide digue empêchait la mer d’y rentrer et seul une porte de bronze permettrait d’entrer et de sortir de la ville. Le bon roi Gradlon en conservait jalousement la clé, mais sa fille Dahut, qui menait fort mauvaise vie, une nuit lui déroba la clé et ouvrit la porte en un moment de folie. Le mer envahit la ville et détruisit tout sur son passage. Seul le Roi Gradlon parvint à s’échapper, avec la complicité de St Guénolé, et se réfugia à Quimper qui devint sa nouvelle capitale.

Gradlon Ville d'Ys

Il existe plusieurs versions de cette légende, mais toutes renvoient à cette citée engloutie par les flots, et la recherche de cette cité disparue a alimenté bien des fantasmes. Au-delà de la réalité scientifique, il nous plaît d’imaginer ce que pouvait être cette ville d’Ys, et de rechercher nous aussi à quel endroit elle pouvait se trouver.

Quelques historiens tentent de  localiser la cité disparue au fond de la baie des Trépassés, entre pointe du Van et pointe du Raz et situent sa disparition entre le 3eme et le 5eme siècle de notre ère.  L’idée a de quoi séduire, et nous allons trouver divers arguments pour corroborer cette hypothèse.

Attachons nous au nom de Ker-Ys : en breton, le préfixe Ker renvoie plutôt à un village qu’à une vraie ville. Admettons donc qu’il ait pu s’agir d’un simple village détruit par la mer, mais dans des conditions suffisamment dramatiques pour que la conscience populaire ait porté l’évènement au statut de légende. Le suffixe Ys pour Izella voudrait dire : village du bas, ce qui semble assez logique pour une citée engloutie, mais qui renvoie à l’idée d’un deuxième village, celui du haut « Ker Huella ».

Hors il existe sur les hauteurs de la Baie des trépassés les traces d’un village qui pose question. Des fouilles approfondies ont été menées sur le site de Trouguer qui surplombe la baie des Trépassés côté Cléden et on y a étudié dans le détail le camp romain fortifié qui s’y trouvait. Une première remarque s’impose : les forts romains, situés sur les hauteurs, protégeaient en général une villa romaine ou un groupe d’habitations situées en contrebas. Rajoutons à cela que le mot Trouguer vient de « trou » vallée et de « guer » le camp, soit le camp de la vallée, signification plutôt paradoxale pour un camp situé sur une crête, mais tout à fait acceptable pour désigner le camp qui contrôle l’accès à la vallée.

Village du haut, village du bas , CQFD…

Par ailleurs, une voie romaine traversait tout le Finistère, et reliant Carhaix à Douarnenez, elle se poursuivait jusqu’au village de Trouguer : il fallait bien un enjeu politique ou économique fort pour justifier cette débauche de moyens. Plus drôle encore, la voie romaine dépasse le camp fortifié et descend jusqu’à la plage de la Baie des Trépassés!

Acceptons donc l’idée qu’il ait pu existé au fond de la baie un village ou une agglomération dont l’activité économique aurait justifié ces travaux. Deux questions se posent alors : quelle était cette activité économique créatrice de richesses? Comment une telle ville aurait-elle pu disparaître?

Une idée séduisante serait celle de l’existence d’une lagune bien plus importante que l’étang d’aujourd’hui. Il est en effet assez courant que lorsque la mer abandonne du terrain lors des périodes de régression marine, elle le fasse par étapes successives, en laissant chaque fois un cordon dunaire emprissonant du coté intérieur des masses d’eaux plus ou moins salées. Dans certaines parties de la baie de Somme, ce sont actuellement 3 ou 4 cordons dunaires qui emprisonnent différentes lagunes. On pourrait donc imaginer un cordon dunaire important situé à quelques centaines de mètres du littoral actuel, cordon qui à la faveur d’une période de transgression marine au 4eme siècle, aurait été mis à mal sous l’effet d’une tempête plus forte que les autres, anéantissant village et activités économiques et alimentant de fait la légende.

L’appellation Baie des Trépassés retrouverait alors tout son sens : l’endroit où des gens sont morts dans des conditions suffisamment extraordinaires pour marquer durablement les esprits.

Sel Ville d'Ys

Alors, quelles auraient pu être les activités économiques liées à la présence d’une lagune, et justifiant l’exitence de la voie romaine?

 

  • En toute première hypothèse, on peut imaginer une activité de salines, quand on sait l’importance que revêtait cette production pour l’activité des cuves à salaison qui émaillaient le littoral des baies de Douarnenez et d’Audierne. On sait que le sel était produit par évaporation sur feu de bois de solutions de saumure obtenues par évaporation naturelle dans divers bassins de retenue. Le trafic lié au transport du sel, du bois de chauffage ou des solutions de saumure aurait pleinement justifié la construction de la voie. En outre, de très nombreuses amphores ayant pu transporter les saumures ont été découvertes dans le camp fortifié.
  • Deuxième hypothèse : une activité de conchyliculture. On sait les romains grands amateurs d’huitres, et on a trouvé précisément au village de Trouguer d’importants dépôts de coquilles d’huitres. S’agissait-il d’huitres acheminées depuis quelque lointaine ria , ou tout simplement d’une production locale en lagune?
  • Troisième hypothèse : une pêcherie de lagune. La pratique, parfaitement maîtrisée dès l’antiquité, consiste à contrôler les entrées et sorties d’eau marine dans la lagune par un jeu d’écluses, de façon à ce que les jeunes poissons attirés par les opportunités nourricières viennent grandir dans la lagune, pour finalement recapturer les adultes au moment où ceux-ci, répondant à leurs impératifs reproductifs, cherchent à rejoindre la mer.

Alors, ait-il nécessaire de trancher et de privilégier telle ou telle hypothèse?

Certainement non, car l’objectif n’est point de se forger une conviction scientifique, mais bien plus d’alimenter une rêverie, pour que là où d’autres ne voient que rouleaux, surfeurs et sable blanc, nous puissions, l’espace d’un instant, voir des hommes et des femmes au travail, portant toges et sandales, et maniant filets, verveux ou râteaux de paludier.


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